L’invention du voyage ou le voyage immobile

La sortie du livre L’invention du voyage, publié chez le Passeur Éditeur, est quelque peu passée sous silence au Québec et, malheureusement, l’ouvrage n’a pas bénéficié de la couverture médiatique qu’il mériterait quant à moi ;  quelques échos intéressants me sont tout de même parvenus de la France, notamment du festival Étonnants Voyageurs. Tâchons d’y remédier, car les amoureux des mots et de l’ailleurs y trouveront incontestablement plusieurs pistes de réflexions très intéressantes signées de la main de grandes personnalités du milieu. Le livre est réalisé sous la coordination éditoriale d’Anne Bécel, géographe, auteure de guides de voyage et, d’emblée je l’admets, une de mes amies.

C’est au cours de ses nombreux voyages que le projet d’Anne Bécel s’est tranquillement formé. L’interrogation principale qui sous-tend cet essai a toutefois pris racine dans l’esprit de la voyageuse lorsqu’elle est partie à la rencontre de peuples nomades des mers d’Asie au cours de l’année 2013. Après s’être rendue au large du Myanmar et de la Thaïlande, à la rencontre des Moken de l’archipel des Mergui, et en Indonésie, à la suite des Badjo, la géographe est revenue avec un certain désenchantement sous-jacent à sa quête : les nomades des mers qu’elle désirait ardemment rencontrer s’étaient pour la plupart sédentarisés…

Dès lors, elle ne cesse de se poser cette question : « l’esprit nomade peut-il survivre à la sédentarité ? » Question de laquelle nécessairement en découlera ensuite plusieurs autres, liées à cette dichotomie entre l’état de voyage et d’ancrage. Vivre cet état de voyage dans « l’ordinaire de nos vies sédentaires » est-il possible ? Peut-on parler de voyage immobile, une forme de voyage qui teinterait nos regards, nos attitudes avec le temps, l’expérience ou lorsque nous sommes contraints à davantage s’ancrer, s’arrêter ?

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C’est donc avec ces questionnements dans son baluchon qu’Anne Bécel part à la rencontre de grands écrivains voyageurs aguerris, d’aventuriers, mais aussi de sociologues, poètes, journalistes et artistes afin de les interroger quant à ce terme qu’elle affectionne de « voyage immobile » -terme qu’elle a sans doute emprunté à Paolo Rumiz et à son livre Le Phare, le voyage immobile. Tour à tour, les intervenant tenteront donc de répondre à cette question : comment peut-on perpétuer cet état de voyage tout en restant chez soi ?

Évidemment, on jalonnera en traversant cet essai les notions inhérentes au voyage, soit l’imprévu, l’errance, la grandeur de l’instant présent, de la rencontre, etc. Impossible d’y échapper.

Pour certains, cette notion de voyage immobile est dénué de ce mouvement où « l’esprit s’aiguise sur la meule du corps en marche » (Tesson). Parfois carrément impossible à concevoir, comme chez Isabelle Autissier pour qui voyager suppose un éloignement et d’aller vers des réalités qu’elle ne fréquente pas quotidiennement. Pour Cédric Gras, chez qui le voyage est une « gourmandise du regard », il faut voyager régulièrement pour « ne pas perdre cette capacité d’attention » cette curiosité. La notion de voyage immobile semble relever pour lui de l’absurde; il définit le voyage comme une désillusion heureuse, une confrontation entre le monde et la représentation que nous nous en faisons.

Certains y voient donc une impossibilité ou un non-sens, la nature du voyage impliquant nécessairement la notion de mobilité et de mouvance. D’autres se prêteront à l’exercice en tentant de mieux saisir cette notion composée de termes antinomiques.

Évidemment, Anne Bécel tend avec cet « antimanuel de voyage » à nous faire prendre conscience qu’il existe différentes manières de voyager et pas seulement sur la route. On retiendra tout ce qui évoque la lenteur, le rêve, la solitude, la marche, la méditation, l’écriture. On ne peut y échapper, il y a ceux comme Tristan Savin qui voyage entre les lignes, la métaphore sans doute la plus galvaudée du fait de voyager à partir de chez soi. Mais pourrait-il en être autrement ?

Cette évasion quotidienne qu’octroie la lecture, ou encore le rêve, amènera même Savin à faire figurer Proust dans la catégorie des grands écrivains voyageurs (personnellement, je trouve l’allégation pas mal poussée). Le lumineux écrivain Christian Bobin signe quant à lui une très courte lettre qui fait sourire. Et si l’ampleur de la complexité de ce vaste monde se trouverait en somme dans un pistil de pissenlit ?

Le très beau titre « L’univers à ma fenêtre » nous emmène à la suite du photographe reporter Bernard Hermann à revoir notre perception du plus près. Pour lui, le voyage immobile se fait introspectif, calme et limpide par le biais de la méditation. Chez Gilles Lapouge, le voyage immobile est une déroute où il est essentiel de se perdre un peu, sinon du moins, perdre ces idées ! L’ennui y est fondamental.

Chez certains, on soulève l’importance de l’appel du départ qui marque certains grands voyageurs, comme Nicolas Bouvier qui se rend à la gare regarder les trains partir lorsqu’il était obligé de rester chez lui. Chez d’autres, Sylvain Tesson par exemple, on « navigue en terrain mouvant », de par le fait que le voyageur connait un renouvellement permanent de sa situation, et on célèbre le moment présent:  « La pratique de la route invite l’être à ne jamais s’arc-bouter sur le moment passé ni à se projeter dans le moment à venir, mais plutôt à célébrer avec bonheur la grande fête de l’instant ».

Pour Paolu Rumiz, qui se transforme pour quelques semaines en gardien de phare, « vivre un voyage géographiquement immobile, c’est aussi réconcilier les deux pulsions, nomade et sédentaire, qui habitent chaque homme. Il y a un million de raisons rationnelles pour expliquer le désir de voyage, l’impatience de partir. Mais la vraie raison est irrationnelle et pulsionnelle. »

Blaise Hoffman s’intéresse quant à lui à ce qu’il nomme exotisme du proche alors que chez Marie-Edith Laval, « la pratique de la méditation ressemble à s’y méprendre à l’appel de la route ». Pour d’autres, comme chez Olivier Bley, et à l’instar du grand voyageur qui a réalisé le « tour de soi », voyager répond à un besoin viscéral de déambuler, d’ouvrir un espace neuf à l’aventure, aux péripéties. Permettre à la fois la connaissance de soi et d’être traversé par la vie.Chez Alexis Jenni, c’est l’écriture qui se fait baroudeuse.

On croisera aussi d’autres grands tels que Bernard Ollivier, ce grand marcheur qui aiguise sa perception en écumant les routes., ou Kenneth White, le nomade intello. Les amateurs de perles littéraires et de citations ne seront pas déçus, le bouquin foisonne d’extraits à surligner, à recopier et à épingler sur les babillards. Que ce soit chez Le Breton qui s’efforce de « rassembler les fragments de soi » ou pour qui « l’aventure est dans son regard sur le monde. L’Amazonie est toujours intérieure », ce livre se fait éminemment spirituel.

Une chose est certaine : on sera resté là, à traverser le temps, les plumes et les perceptions différentes de ces 18 entretiens, et on réalisera qu’il y aura en quelque sorte eu, oui, voyage immobile.

Pour qui s’intéresse le moindrement à la figure de l’aventurier, du rêveur ou de l’écrivain voyageur, L’invention du voyage propose différentes visions qu’il est bon par moment de se rappeler même si on préfère se perdre et se trouver sur la route…

Quant à moi, c’est le voyage immobile de Paolo Rumiz qui m’a davantage interpellé. Le voyage immobile y apparaît comme un refuge, une nécessité.

« Le désir d’être chez soi augmente au fur et à mesure des voyages. Plus il s’expose au monde, plus l’homme a besoin d’un refuge. Pour reposer son corps et son esprit, se consoler de l’uniformisation du monde, mieux connaître son lieu de naissance, il lui faut un ancrage. »

Cet essai aborde de belles pistes de réflexion pour quiconque s’intéresse justement à trouver et définir un ancrage qui lui est propre.

***

L’invention du voyage, sous la direction d’Anne Bécel, Éditions le Passeur, 2016, 224 p.

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2 commentaires pour L’invention du voyage ou le voyage immobile

  1. tiphanya dit :

    Je ne pensais pas du tout que ce livre (croisé plusieurs fois en librairie) abritait ce genre de réflexion. DU coup maintenant j’ai bien envie de m’y plonger, à défaut de voyager en ce moment.

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