Hymne à la beauté du fleuve

 « Les départs, les voyages, sont des maladies douces qui, une fois dans la peau, ne vous quittent plus. Ce qui ne cesse de nous échapper est en même temps ce qui nous ancre »

Saint-Laurent mon amour, Monique Durand

 

Saint-Laurent, mon amour et autres actualités fluviales

J’étais en quête d’embruns et d’air salin avec mars qui trainait et cet hiver qui n’en finit plus de finir. Il faut croire que mon besoin de mer se fait toujours si criant. Ainsi, ma bouche avait goût du sel alors que mon corps et ma peau sèche désiraient ardemment se faire fouetter par le vent. Malgré tout, ma réalité sédentaire des derniers mois m’a contraint à endiguer ces envies.

J’ai donc plongé dans le livre de Monique Durand comme s’il répondait à un appel. Je me doutais bien qu’on allait bien s’entendre ; l’amoureuse de mer en moi n’a cessé depuis son séjour sur les îles de Mingan et sur l’Ile verte d’apprivoiser cette passion pour le fleuve. Bien sûr, j’aimais déjà ses galets, ses algues, ses bouts de bois et ses herbes salées.  Le fleuve avait agit tel un baume sur mes blessures ce premier été où je m’étais trouvée seule avec mon bébé de quelques mois ; je cherchais la mer, l’eau, l’air des forêts, le vent et les marées. Je voulais alors tout à la fois. J’avais trouvé dans ces nuits de bord de fleuve, dans ma tente avec bébé lové sur moi dans un même sac de couchage, un brin de ma rédemption dans l’air gaspésien. Ma nature sauvage et intuitive a finalement eu raison de mon départ.  Mais vivre le fleuve sans son côté insulaire c’est comme aimer un homme en tentant de se fermer les yeux sur son caractère sauvage, indomptable.

Dans ma vie, cette petite plaquette d’Anne Morrow Linbergh, la femme du célèbre aviateur, Solitude face à la mer, que je relis à chaque année. Une fois le livre de Durand dans les mains, j’ai immédiatement ressenti une familiarité. Et puis, il y a aussi cette passion commune avec la journaliste et l’écrivaine que j’ai pressenti. Car l’hommage à Duras est là, évidemment à même le titre. La similarité s’arrête toutefois là. Alors que l’eau dans l’oeuvre durasienne est souvent liée à la folie, chez Durand, l’eau du fleuve est nécessairement conciliatrice, salvatrice. Compagne du quotidien. Seule certitude.

Car c’est le fleuve en tant que personnage et le fleuve habité que choisira de mettre en scène l’écrivaine. C’est d’abord dans le port de Montréal, auprès de son père, qu’elle goûte ses premières effluves fluviales. Son aspect glacial qui pourtant revigore. Cette odeur de « poisson mort » qui apaise et rassure. Ses paquebots qui parfois le cisaillent.

Et puis, sa vie professionnelle l’entraine sur ses deux rives, si différentes l’une de l’autre. La Gaspésie, et ses courbes ondoyantes, que l’écrivaine affectionne avec évidence ; Gaspé, « son lieu de prédilection, d’épousailles avec [elle-même], de confidences faites au vent et à quelques disparus cher, de rencontre avec les multitudes qui l’on précédé»,  où elle retourne à chaque année. Et la Côte-Nord plus austère, cette terre d’épinettes, nue, au caractère sauvage qui forgent des caractères humains différents, « des gens en bois dur », résilients. Et puis, cette Basse-Côte-Nord dont « le reste du Québec et du monde ne savent presque rien », où semble s’être installé le bout du monde. Finalement, ces îles et bouts de terre du grand large.

Plage et battures de la Pointe aux Outardes

De ces régions rythmées par le fleuve, l’écrivaine nous livre des portraits ; portraits de riverains habillés de poésie, d’une passion douce qui se ressent dans bien des phrases. Elle nous ramène à sa grandeur, s’amusant aussi à recréer les rencontre, imaginant Sieur de Maisonneuve et Jeanne Mance y pénétrer. Par-là, elle rappelle comment ce cours d’eau est intimement lié à l’exploration du continent, comment l’histoire qui s’est dessinée sur ses rives n’aurait pu être sans l’apport de ce vaste géant d’eau, soulignant son importance immuable dans le développement de la Nouvelle-France.

Le livre, publié chez Mémoire d’Encrier, se veut, oui certes, une ode au fleuve. Une ode au Saint-Laurent, mais aussi à ces riverains, personnages attachants qui vivent au rythme de ses caprices et de ses marées.  Des bouts de récits du présent et du passé où j’ai croisé riverains inconnus dont l’histoire est façonnée «ce fleuve aux grandes eaux». Des figures plus connues, tel Mary, cette femme de gardien de phare sur l’Île aux Perroquets, « île d’une inquiétude presque incessante » dont on tente d’imaginer un vécu traversé de solitude et d’isolement. J’y ai aussi croisé avec bonheur Sandra et André, chez qui j’avais mangé et dormi sur leur île de la Grosse Boule à Sept-Îles, ce couple adorable qui s’adonne à la mariculture et vit de ce que le ventre du fleuve veut bien leur offrir. Ainsi, des bouts de vies de riverains et d’insulaires qui, à l’instar des paysages de bord de fleuve, défilent sous nos yeux, tour à tour dans leur douceur et leur côté plus farouche.

On parcourt donc Saint-Laurent mon amour comme on longerait le fleuve. Et c’est bien ce que nous offre Durand, de l’accompagner sur les flancs de sa mémoire comme si on ferait avec elle une balade  : «Le Saint-Laurent est un voyage. Quand je ne pourrai plus marcher sur ses flancs ni le voir couler à ma fenêtre, je pourrai encore voguer sur son onde claire avec le stylo des mots ou de ma mémoire…»

«Je suis né de ce paysage» écrivait le poète Gratien Lapointe, dans sa célèbre Ode au Saint-Laurent. En écho à ses paroles, Monique Durand nous rappelle que ce « qui ne cesse de nous échapper est en même temps ce qui nous ancre ». Car il ne s’agit évidemment pas de dompter le fleuve, mais bien de se laisser traverser par lui. Et c’est à quoi nous invite l’écrivaine, et sa plume douce et affutée, avec cet hymne à ce colosse fluvial et lumineux.

Abreuvons-nous de sa beauté.

Saint Laurent, mon amour. Monique Durand. Mémoire d’encrier, 2017, 160 pages.

Les Grandes Bergeronnes, Côte Nord

*

Actualités fluviales …

Visionné : Quelques épisodes de la websérie documentaire « Voix maritimes ». De courtes capsules, à peine 4 minutes, avec des témoignages de riverains sur leur amour du fleuve, évidemment, mais aussi des enjeux propres à leur réalité quotidienne. Du pêcheur d’anguille, à l’aventurier en passant par le gardien de phare au menuisier et artisan de chaloupes. On y donne aussi une voix, trop brève, aux expropriés du Parc Forillon. Seul bémol, la lancinante thématique musicale … Réalisation de Joannie Lafrenière & Émilie Beaulieu-Guerrette.

Fantasmé (solide) : Sur le fait que je mangeais du crabe des neiges … quelques chanceux sur les côtes peuvent désormais s’adonner à ce plaisir : les crabiers ont largué leurs amarres !

Étonnement : En Nouvelle-Zélande et en Inde, trois fleuves, dont le Gange, viennent d’être dotés du statut de « personnalité juridique », ce qui en fait des entités vivantes en matière de droit. Des décisions qui interrogent sur la place donnée au droit de la nature, dans le monde comme en France.

Visionner (à nouveau) : ce documentaire à couper le souffle réalisé par David Etienne Durivage. Le protagoniste principal : le fleuve Saint-Laurent !   Un documentaire de huit minutes entièrement filmé à l’aide de drones de Montréal aux Îles-de-la-Madeleine.

Eu des envies de : Sept-Îles ! On a beaucoup parlé de la nouvelle publicité de Tourisme Québec. Quant à moi, c’est surtout cette dernière de Tourisme Sept-Îles qui m’a donné des envies d’y retourner cet été.

J’anticipe : d’en savoir plus sur le prochain projet du photographe Mathieu Dupuis avec le National Geographic… Depuis quelques jours, il nous titille sur sa page Facebook avec quelques unes de ses photographies de fleuve évoquant un mystérieux projet …

 

 

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