Au-delà du tout inclus, comprendre Cuba

Roukie et moi rentrons tout juste de Cuba.  Petite escapade qui ressemblait davantage à de véritables vacances qu’à un voyage. Moi qui tenait en horreur les tout inclus et les jugeais certainement trop rapidement il y a quelques années, je n’y vois maintenant pas de mal à m’y tremper les pieds une semaine par année. Certes, je préfère bourlinguer, mais cette formule m’apparaît par moment idéal pour le repos, pour se mettre le cerveau complètement à « off » et s’offrir par le fait même une détox numérique (la connexion précaire et incertaine cubaine favorisant nettement le tout).

N’en demeure qu’à chaque tentative, je suis incapable de rester confiner à l’hôtel. Quelques jours et puis hop, je me dois d’aller à la rencontre du peuple et de l’autre, comme si j’étais incapable de demeurer avec une vision bien irréelle par rapport à ce qui se trame tout juste à côté. Ainsi, la voyageuse prend repos, mais se promet chaque fois de brèves excursions et balades photographiques dans quelques petites villes non loin. (En évitant les excursions proposées par les chaînes hôtelières, qui elles m’apparaissent vraiment comme des attrapes touristes au coût inutilement onéreux).

Cette fois-ci, petite virée à la Havane pour la seconde fois. Et pour pallier davantage à ce besoin de ne rien faire et de ne pas « bronzer idiot », j’ai traîné sur la plage des lectures en ce sens.

La Havane, Cuba

La Havane, Cuba

Dans mes bagages donc, Les veines ouvertes de L’Amérique latine de l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano, un incontournable quant à l’exploitation de l’homme par l’homme et que j’adore relire, et une petite plaquette qui vient tout juste d’être publiée aux Éditions Ulysse, Comprendre Cuba par Hector Lemieux. Une centaine de pages tout au plus qui se lisent comme un charme et qui permettent de prendre le pouls sur l’histoire et la réalité actuelle d’un Cuba incertain.

On y approfondit évidemment ses origines, de la perle de l’Empire espagnol, en passant par les guerres de libération et celle hispano-américaine, jusqu’à la Révolution.  Y décortique aussi les mythes et les clichés : le Cuba actuel se promènerait plus en Lada et en voitures européennes ou asiatiques que dans des Chevrolet des années 50, environ 30 % des importations proviendraient des États-Unis de manière détournée malgré l’embargo ou encore on se défait quelque peu d’une vision encensée du Che qui semble n’être devenu qu’une icône ou un produit dérivé. On découvre un pays profondément figé depuis la Révolution de 1959 avec la libreta, un carnet de rationnement toujours en vigueur, dont on retrouvait l’équivalent ici lors de la Seconde Guerre Mondiale, et qui permet de se procurer du sucre, des haricots, du café et du picadillo* gratuitement tous les mois ; finalement, on comprend mieux la mainmise du gouvernement cubain à chaque tentative d’émancipation et qui de par son contrôle, lié notamment aux permis d’exploitation onéreux dans les paladares (restaurants cubains) et les casas particulares (gites), rend ceux-ci difficilement exploitables.

L’auteur y aborde un pays à la vie quotidienne à la fois riche et par moment miséreuse, où malgré tout personne ne meurt de faim, et où au-delà du fait que le rhum soit le meilleur des remèdes, la pelota (le baseball), les dominos et évidemment la musique occupent une place essentielle à la richesse de l’âme. On saisit mieux la présence de plus en plus notoire des cubains et cubaines dans les complexes hôteliers : pratiquant le jineterismo, une forme de tourisme sexuel où ils font davantage office de cavalier ou de cavalière, d’escorte exclusive finalement, le fait d’enregistrer leur présence dans les registres hôteliers permet au gouvernement de récupérer l’argent d’une pratique qui se faisait déjà illégalement et où c’était plutôt les gardiens qui empochaient discrètement quelques pesos. On comprend également mieux en quoi les remesas (remises en argent de familles cubaines expatriées) qui parviennent de la Floride à chaque mois et les mules, tout ce qui provient de l’Occident dans nos valises, sont actuellement essentielles afin de favoriser une économie de survie qui se débrouille et revend comme elle peut. Finalement, on constate comment la chute de l’URSS a fait profondément mal au pays et comment celui-ci a dû se tourner après le soutien soviétique vers des partenariats avec le Vénézuéla et la Chine, notamment. (Pas étonnant par la suite de faire un lien, dès qu’on se promène près de La Havane et qu’on prend conscience de l’ampleur de la présence asiatique dans les écoles, avec une ouverture états-unienne qui se trame tranquillement…). Une belle plaquette incontournable me semble-t-il et qui donnera certainement envie de découvrir cette île profondément métissée autrement…

Suffit ensuite pour le touriste moins aventureux de sortir un brin de son hôtel pour palper un Cuba en transition, et dont l’avenir semble incertain, en allant discuter avec ses habitants. Un pays qui ne sait pas lequel de ses pesos, convertibles ou cubains, disparaîtra au cours des prochains mois, où l’égalité des salaires sera bientôt abolie afin de cesser cet exode grandissant de médecins et d’ingénieurs qui se convertissent en barmans et où le droit de voyager est maintenant possible, mais où le simple coût des passeports rend le tout pratiquement inaccessible… Finalement un pays qui se prépare tranquillement à accueillir de plus en plus de touristes états-uniens en provenance de Miami en construisant ports, marinas et condos sur la pointe de la péninsule de Varadero et à La Havane…

Certainement à suivre.

Comprendre Cuba, Hector Charland

Comprendre Cuba, Hector Charland

À lire : 

Comprendre Cuba, Éditions Ulysse, Montréal, février 2014, 112 pages, 2e édition

Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Eduardo Galeano, 1971, Éditions Terre Humaine, 446 pages (ouvrage MAJEUR sur le pillage des ressources naturelles de l’Amérique latine ; un chapitre important consacré à l’usurpation du sucre cubain par les Euuropéens)

À suivre : 

Yoani Sanchez @yoanisanchez

Une des rares blogueuses vivant à la Havane qui relate la réalité actuelle d’une génération née entre les années 70-80 cubaine sur son blogue Generacion Y et qui dénonce son pays socialiste sur le site Cuba Libre. Elle réussi à publier de La Havane, où évidemment l’accès à son blog est bloqué, grâce à l’aide de plusieurs mécènes internationaux qui financent ses sites. Plusieurs détracteurs ne comprennent pas comment elle parvient à être autant active sur le réseau social Twitter notamment et se questionne sur les intérêts dissimulés derrière ce personnage dissident.

http://lageneraciony.com/

http://blogs.elpais.com/cuba-libre/

 

 * mélange de boeuf haché et de soja

 

 

 

 

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6 commentaires pour Au-delà du tout inclus, comprendre Cuba

  1. Yann Coirault dit :

    Bonjour l’amie J’ai tellement envie d’aller visiter Cuba et sa musique. Très bel article encore 🙂 Merci Je viens bientôt a Montréal. Ça me ferait plaisir de te voir.

    Bye Yann

    Envoyé de mon iPhone

  2. chelgne dit :

    Pour Yoani Sanchez, elle est pays par USAID (CIA) pour dire des demi-vérités sans donner jamais l’heure juste. Elle gagne beaucoup.

    • Mawoui dit :

      Intéressant. Beaucoup de rumeurs circulent à ce sujet. D’où tenez-vous cette information svp ?

      • chelgne dit :

        Voir les articles du Journaliste québécois Jean-Guy Allard et de Salmi Lamrani. De plus, c’est de notoriété publique et connue. Voir un débat rare et instructif : la bloggeuse cubaine anti-castriste Yoani Sánchez a souhaité dialoguer avec l’universitaire français Salim Lamrani. L’un et l’autre sont les voix les mieux relayées sur le net des deux camps. Ils sont donc reconnus par tous comme représentatifs et emblématiques des deux points de vue qui s’affrontent.
        Très vite, Mme Sánchez s’avère incapable d’étayer les critiques et accusations qu’elle formule à l’encontre du gouvernement cubain, tandis que M. Lamrani cite des faits précis et s’appuie sur des documents et des rapports internationaux non contestés.

  3. chelgne dit :

    De plus, je travaille avec un historien cubain, José-Antonio Waugh qui habite Santo Suarez sur General Lee près de 10 de Octubre.

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