De la beauté. Pour la dernière et la première fois, Sophie Calle.

 

J’avais soif de mer.

Alors je suis allée à sa rencontre, la voir et l’entendre, avec des Stambouliotes qui eux la découvraient pour la première fois.

**

Au départ, cette phrase : « Je suis allée à Istanbul. J’ai rencontré des aveugles qui, pour la plupart, avaient subitement perdu la vue. Je leur ai demandé de me décrire ce qu’ils avaient vu pour la dernière fois. »

Et puis, cette vaste pièce blanche où se juxtapose sur ses murs des photographies de ces gens aveugles qui le sont devenus. Une dizaine de portraits accompagnés de textes où ces personnes nous relatent leur histoire quant à leur perte de vue et ce qu’ils ont vu pour la dernière fois. Pour l’un c’est le camion blanc avant cet accident de la route auquel il ne peut échapper ; pour l’autre c’est le lever de soleil sur la mer au réveil avant de perdre subitement la vue au cours d’une chirurgie risquée. Pour un enfant, c’est l’envol de la caille et le bond du chien avant l’accident de chasse. Pour un chauffeur de taxi, c’est le mafioso qui lui a tiré une balle de revolver sous l’oeil gauche pour ressortir au-dessus de l’oeil droit qui lui reste en mémoire.

La dernière image

D’entrée de jeu, Sophie Calle nous plonge avec La dernière image dans une réflexion pleine d’une tension palpable consciente quant à ces cécités subites. Et puis, elle poursuit son exploration dans un tableau intermédiaire, et qui se fait en quelque sorte pont, fil conducteur entre les deux expositions, intitulé Les Aveugles. Se pose alors la question de la beauté. Qu’est-ce qui évoque pour un aveugle de naissance l’image de la beauté ?

À même la première réponse fuse nette : « La mer. La mer à perte de vue. »

Voir la mer, Sophie Calle

Voir la mer, Sophie Calle

Voir la mer, Sophie Calle

Voir la mer, Sophie Calle

C’est donc de beauté dont il sera question dans Voir la mer. De beauté et surtout de première fois. On se trouve donc seul, ou presque, plongé dans le noir, parmi 9 écrans suspendus où sont projetées les vidéos de 9 personnes nous tournant le dos et observant la mer.

Et nous voilà témoins privilégiés et observateurs de cette première rencontre aux allures de première fois…

Ils sont pour la plupart assez en âge et ils n’ont pour directive que de la contempler ; ne l’ayant jamais vu, alors qu’elle se trouve pourtant si près, puis de se retourner au moment choisi face à la caméra.

Et tout se joue là, dans les regards troubles, dans les pupilles et sourires nerveux, ébahis, ou dans les silences révérencieux. Il n’y a rien d’autre, sinon tout, la plus belle des musiques, celle unique et impensable à imiter du déferlement des vagues qui s’entrechoquent et se déposent à leurs pieds.

Seuls, face à la mer.

C’est excessivement réussi. Troublant. D’une émotivité palpable. En tout simplicité, l’exposition de Calle se fait profondément percutante.

Instantanément, je me suis mise à pleurer.

 *

La pièce où l’on s’inonde de mer, et du trouble distinct et unique de cette première fois qui ne cesse d’être rediffusée en boucle, est un espace clos, sans aucune sortie. Il nous faudra donc revenir sur nos pas, remonter vers ce lieu où ces aveugles l’étant devenus se racontent.

Et puis, je me suis surpris à les observer autrement.

Je les trouvais déjà beaux.

Cette fois, ils l’étaient plus encore.

***

Sophie Calle, Pour la dernière et pour la première fois, Musée d’art contemporain, Montréal, jusqu’au 9 mai 2015.

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